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Lorsque les premières informations ont paru quant à l’offensive russe en Ukraine, je me suis senti démuni et je me rappelle avoir publié quelque chose appelant à la paix. Depuis, des images toujours plus violentes se sont succédées sur les réseaux. Comment réagir comme chrétien face à cette situation ?

Une première chose est sans doute le rapport à l’information. L’omniprésence de ce sujet dans les journaux n’aide sûrement pas à prendre du recul par rapport à la situation. Il est à noter que si l’édition d’hier pour Le Monde et Le Figaro lui est majoritairement consacrée, La Croix a fait le choix de traiter d’autres sujets. La comparaison ne tient pas face aux les chaînes d’information où les images de villes bombardées passent en boucle. La surexposition à ces images risque de susciter une fascination du pire, où nous sommes absorbés par ce que nous voyons sans autre échappatoire qu’une réaction affective. Ou alors un rejet qui conduit à cesser tout suivi de l’actualité, ce qui est tout autant dommageable. A notre tour, nous pourrions devenir un relais de cette violence communicative, participant à cette charge affective qui nous envahit. Il y a donc sans doute une question à se poser sur notre rapport aux médias, ceux que l’on choisit pour s’informer et comment nous choisissons de nous exposer à cette actualité.

Les réseaux sociaux peuvent être un autre lieu de réaction. Comme pour les attentats où toute autre actualité traumatisante, les photos de profils sont modifiées pour refléter les couleurs de l’événement. Au noir de Black Lives Matter succède le bleu et jaune du drapeau ukrainien. A Paris, la Tour Eiffel passe elle aussi par ces changements de couleur. Ce mécanisme sur les réseaux me rend perplexe car en partageant son indignation de cette manière, on semble renvoyer chacun à son propre engagement. Si je ne change pas ma photo de profil, est-ce à dire que je ne me soucie pas de ce qui se passe en Ukraine ? De la même manière, participe-t-on au bien commun en ne cessant de relayer les images terribles qui saturent déjà les réseaux sociaux ? L’indignation légitime devant ces horreurs semble être un des rares messages que nous partagions. 

Avec les nombreux appels à la paix qui ne cesse de circuler sur nos écrans, on pourrait croire à une réaction plus raisonnable. La journée de jeûne et de prière à l’appel du pape, relayée également sur ce site, a pu contribuer à une prise de recul et à intégrer cette situation dans l’expérience spirituelle de chacun. 

Pour autant, appeler à la paix, en tant que chrétien, suffit-il dans ce contexte ? N’y a-t-il pas le risque que cet appel soit une forme de résignation ? Dénoncer le mal et demander à ce qu’il cesse, c’est déjà s’opposer à lui, mais est-ce suffisant ? Le chrétien n’a pas pour seule ressource que la prière. C’est sans doute une forme dévoyée de la foi chrétienne que d’invoquer la croix pour justifier une certaine passivité ou pire un déterminisme. Le Christ a pleinement et librement choisi cette voie de la croix par amour pour l’humanité. La liberté que Dieu nous donne, il s’agit de l’exercer !

Dans Fratelli Tutti (§241), le pape François donne quelques éléments sur la paix :

Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain. Pardonner ne veut pas dire lui permettre de continuer à piétiner sa propre dignité et celle de l’autre, ou laisser un criminel continuer à faire du mal. 

Par ailleurs, cette situation témoigne que face à une crise, nous ne réagissons qu’individuellement. Nos indignations sont partagées sur les réseaux, des cagnottes circulent, mais où est l’engagement collectif ? Quelle mobilisation au niveau des paroisses peut dépasser la seule démarche de charité ? En tant que citoyens, pourquoi n’y a-t-il pas davantage de pression pour que l’Union Européenne accentue ses sanctions. Un pas significatif a été effectué dimanche dernier en fournissant des armes létales à l’Ukraine en plus de carburant mais peut-on en même temps affirmer que l’on n’est pas en guerre et soutenir l’Ukraine en lui envoyant des armes ? La France a un poids certain au sein de l’Union Européenne, en particulier alors qu’elle en porte la présidence pour quelques mois encore. Une mobilisation citoyenne à laquelle des chrétiens participent pourrait peser sur des choix politiques plus audacieux.

Alors que nous approchons de l’élection présidentielle, il y a un véritable enjeu à entrer dans le jeu politique sans être dans la seule posture de l’indignation et en proposant des initiatives. La capacité des chrétiens à se mobiliser dans le champ politique sur des questions éthiques devrait pouvoir nous encourager à agir. Face à cette actualité pesante, la passivité ne suffit pas. Nos manières de nous informer et de communiquer sur les réseaux sociaux doivent aller de pair avec un engagement collectif et en nous appuyant sur les instances politiques. Faute de quoi, nous risquons de cantonner la foi chrétienne à une opinion.

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