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Passion(s) © Valérie Castel Jordy

Pour la quatrième année, la metteuse en scène et autrice Valérie Castel-Jordy a proposé une adaptation théâtrale inspirée des évangiles. Présentée les 25 & 26 mars dernier au Centre Sèvres, la trilogie Sang(s), Noce(s), Passion(s) reprenait en un seul spectacle les trois opus montés séparément les années précédentes. En tant qu’étudiant du Centre Sèvres, j’ai eu la chance de rejoindre ce projet passionnant, aux côtés d’autres jésuites et religieuses en formation, de laïcs et d’élèves du Conservatoire d’Asnières. 

Le travail de Valérie Castel-Jordy s’inscrit dans la démarche du chœur théâtral, une forme de théâtre revisitée au XXe siècle par le dramaturge français Jacques Lecoq et qui retrouve l’antique tradition du chœur grec. Le chœur est un groupe de personnes interprétant à l’unisson un même texte. Mené par un coryphée, il associe souvent la danse et le chant à la parole. Dans La naissance de la tragédie, Nietzsche affirme que le spectacle de la tragédie grecque était rendu possible par la présence du chœur tragique. L’orchestre était situé au milieu des gradins et face à la scène, permettant aux spectateurs de s’identifier au point de vue du chœur. La tragédie se présentait donc comme une vision du chœur plutôt que comme une représentation. 

Ainsi, le chœur antique était plus qu’une technique théâtrale, c’était une réalité constitutive du théâtre grec, une manière de faire entrer le spectateur dans une expérience dramatique. D’une façon analogue, dans notre travail, l’espace scénique n’est pas d’abord constitué par la scène et ses artifices, rideaux, planches, éclairages, décors, personnages, mais par les relations qui existent entre les acteurs. Notre chœur d’hommes et de femmes tisse l’espace théâtral du mystérieux réseau de présences et de formes qui émerge entre nous. C’est dire la part que cet art entretient avec la réalité ordinaire. Le spectacle est ici, mais il pourrait être ailleurs. Il est fait de comédiens, mais qui sont pour la plupart amateurs, voire débutants.

Ce théâtre repose donc d’abord sur une présence commune plutôt que sur un dispositif ou artifice, même s’il n’en est pas dénué. Ainsi la disposition de la salle est simple, le public situé de plain-pied des deux côtés du plateau. Le rôle des comédiens est d’« ouvrir l’image », tendre entre eux les pôles de cette présence qui aimantera et déploiera le jeu. 
Plus profondément, le travail du chœur situe les interprètes dans une optique de communion les uns par rapport aux autres, puisque la vie du chœur se nourrit, s’enrichit et tout simplement tire son existence de toutes les individualités, personnes, qui le constituent. L’être-sur-scène de chacun se découvre ainsi pour ce qu’il est vraiment : profondément relationnel.

Comment un tel théâtre est-il possible ? Tout théâtre, parce qu’il relève de l’apparaître, n’exige-t-il pas que quelque chose demeure cachée, faute de ne plus rien avoir à montrer ? Le chœur de Lecoq serait-il donc un théâtre dé-théâtralisé ? 

Ma conviction est que chacun d’entre nous monte sur scène avec les coulisses de son intériorité. Hommes et femmes,notre mystère le plus profond demeure toujours caché. Cependant, il sourd en permanence de la présence de chacun et ne cesse de se « révéler », mince filet d’eau accessible à qui sait le déceler. Ce costume-là est au fond de nous-même, sous les couches qui se sont accumulées. Comme le dit le poète : « Ce monde n’est que la crête / d’un invisible incendie. » (Airs, 1967, Philippe Jaccottet) C’est ce feu, issu d’un buisson ardent, que l’art du chœur devra voler pour en vivre. 

Planté ainsi en nous même, dans les personnes qui le constituent, le chœur peut travailler ce matériau humain. Si l’homme n’est ni tout à fait bon, ni tout à fait mauvais, si les foules sont un sujet mystérieux et omniprésent des évangiles, par lesquelles tant de choses se font et se défont, le chœur permet d’explorer cette ambivalence des émotions, par laquelle les gentils deviennent bourreaux, les lâches des saints. Il y a là un profond réalisme. 

Mais le travail de Valérie veut également faire de l’Evangile notre contemporain. Dans chaque opus – Passion(s) en 2018, Noce(s) en 2019 et Sang(s) en 2021 – elle unifie sa réécriture autour d’une thématique qu’elle aborde en lien avec des enjeux contemporains et des événements de la vie ordinaire. 

Les décalages créatifs permis par cette liberté sont nombreux et ouvrent à une nouvelle lecture des évangiles. Dans Sang(s), une mise en abîme fait jouer aux interprètes une troupe de comédiens devant représenter les évangiles. A la faveur des circonstances, l’assistante du metteur en scène est conduite à jouer le rôle de Jésus lors de la Cène. Il nous semble que la tendresse du Christ pour ses disciples s’enrichit alors d’harmoniques nouvelles… Cette interprétation ne vise pas à transformer la réalité, encore moins à choquer, mais à en souligner une dimension cachée : ici, la part féminine d’un homme, ce qu’il a de commun avec certaines femmes. De même, le choix de représenter cette même Cène au début du spectacle est significatif ; cet événement censé récapituler la vie du Christ se trouve alors en amont de tous ses faits et gestes à venir ; il est une aurore pour notre aujourd’hui et non plus un crépuscule en vue d’un lendemain joyeux.

Enfin, la manière dont l’autrice opère cette réécriture rejoint un principe théologique de premier plan : le temps dans lequel nous vivons aujourd’hui est le temps de l’Eglise ; le temps où, après la mort et la résurrection du Christ, d’autres que lui peuvent porter sa parole. Ainsi, dans ces pièces, Pierre reprend les mots de son Maître, Marie-Madeleine exprime sa tendresse pour l’époux qui lui sera retiré. Nous sommes après la Pâques, le pardon a fait son œuvre : l’Eglise que Valérie met en scène est celle à qui le Christ a tout remis, à commencer par la grâce de nous tenir debout pour assumer ses paroles en son nom qui est désormais aussi le nôtre.

A l’aune de ces remarques, faudra-t-il parler d’un théâtre chrétien ? Non, si ce mot désigne une étiquette dont l’art n’a que faire. Oui, si l’on veut indiquer que l’expérience artistique ici vécue collectivement fût une expérience de communion qui, si elle dépasse les bornes de l’Eglise visible, tire cependant des paroles du Christ et de sa vie son plus sûr exemple. 

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