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« Nous aimons la terre, mais nous n’avons pas pu rester » : cette citation de l’anthropologue Riane Eisler aurait pu être le titre du film de François Busnel et d’Adrien Soland sur Jim Harrison, cet immense écrivain américain, à l’écriture « rurale » ‒ dans ses propres mots ‒ et au regard acerbe sur la civilisation. Celle qui conquiert. Qui accapare. Qui colonise. Qui tue Big Foot et Geronimo… Qui souille la terre de ceux que l’on nomme « indiens » (et rien que les appeler « indiens », c’est les déraciner déjà).

Cigarette au bec, ponctuant son discours fleuve de « you know » en rafales (vous savez ! ou plutôt, tu sais !), Jim Harrison se confie sur son travail et ses errances. Il parle de la mort qui vient. Il regrette les « départs » de ses amis. Il médite sur la séparation et le carnet d’adresse qui s’étiole. Il réfléchit à sa future épitaphe (Vous l’aurez compris : le début du film n’est pas si joyeux avec un Harrison diminué, qui respire avec difficulté, souffre de surpoids, marche en boitant, fume trop)… et finit par citer Eisler, les yeux perdus dans le vague, face aux plaines qui s’étendent au-devant sur des kilomètres et des kilomètres, avant de buter sur les Rocheuses. Ne jamais quitter cette terre, son étendue : beau programme. Harrison esquisse un sourire en coin.

Mais Busnel (ex-rédacteur en chef d’America, l’éphémère magazine littéraire des années Trump et présentateur de La grand librairie) ne retiendra pas ce titre. Finalement, ce sera Harrison qui décidera du processus éditorial. Le 26 mars 2016, il meurt, en laissant un dernier poème dont on ne sait s’il l’aura terminé. Il y reprend un proverbe Lakota : « Be brave ! The Earth is all that lasts » : « Sois courageux ! Seule la terre est éternelle », et nous la laisserons à son éternité parce que nous ne pouvons pas rester.

La terre est le premier interlocuteur de Harrison au matin. La terre et sa chienne qui le suit dans sa balade. « Il faut faire attention à ce que l’on fait avant de dire notre premier mot. » Le premier mot de Harrison arrive vers midi, après sa marche, après l’écriture, dans sa cabane : l’écriture au stylo bic, tout en manuscrit, « qu’il faut ensuite faxer à la dactylo à New-York ». L’après-midi, c’est le temps de la pêche. Le poète communie avec ses grands espaces. La beauté ne peut qu’être éternelle, n’est-ce pas ?

« Vous imaginez, les milliards de galaxies… »

Mais la caméra de Soland nous plonge une fois de plus dans le regard de Harrison, regard de crépuscule qui prolonge le paysage lorsque la lumière vient à pâlir : « Vous imaginez, les milliards de galaxies… ». Dans les yeux du poète, cet univers en expansion ne serait-il pas la Terre qui étend son domaine, la Terre sans nous, qui nargue l’Homme qui consomme, colonise et abîme ? La terre est ailleurs, serait-elle au plus près des étoiles ? C’est qu’elle est éternelle. Et nous alors, devons-nous vraiment rester ?  

***

Harrison est peut-être mort avec un sourire narquois aux lèvres, content d’avoir échappé à ce moment où son Michigan finirait lui aussi par courber l’échine après avoir survécu aux massacres de bisons et à la purge de ces grands prêtres Lakota qui avaient appris à sanctifier la terre.

Le sang a longtemps coulé sans infecter le paysage. Mais il n’y a pas que le sang qui assèche ! Alors, oui, ne pas rester ‒ quitter la terre ! ‒, ne serait-ce pas la meilleure des manières de l’aimer ?  

« la Terre est avant tout une amie »

Le documentaire de Busnel et Soland m’a laissé un goût amer en bouche, parce qu’il secoue les bases de ma petite éthique personnelle et mes petits principes. Plus largement, il interroge aussi la théologie chrétienne et sa petite tendance à rapporter le salut de la création au seul salut des hommes. Il ne s’agit là que d’une image, mais la Terre-Maison-Commune de Laudato Si ne saurait donner satisfaction au poète ! Plus qu’une cabane plantée dans un petit coin d’univers, la Terre est avant tout une amie. Il n’y a pas « de plus grand amour que donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13)

Mais quelle serait alors la mesure du « don » ici ? Et quelle est notre petite espérance à nous dans tout cela ? Quelle consolation à l’idée qu’il pourrait rester quelque chose de la Terre, même si nous n’y sommes plus ? Un ami jésuite livrait un magnifique témoignage sur l’Espérance en disant : « l’Espérance, c’est croire que la mort n’aura pas le dernier mot. » Faudrait-il alors penser la vie après nous et préparer la suite ?

« Be brave ! The Earth is all that lasts » : la première partie du proverbe Lakota indique peut-être le chemin. Be brave ! Soyons braves. Et si le courage était notre espérance ?

Seule la terre est éternelle, film de François Busnel et d’Adrien Soland, Nour Films, 2021

2 réponses

  1. Merci Cedric de nous aider à apprécier le realisateur ainsi que l’acteur Merci de relayer ces questions fondamentales. Questions ouvertes que nous prenons au vol pour nous laisser habiter par elles. Continue à nourrir notre imaginaire et notre réflexion par ton questionnement incisif.

  2. Seule la terre est éternelle. Bonne pioche Jim Harrison pour un film goûteux, comme l’un de ses romans où la verve, le tempo, la cigarette ponctuent la grande marche des animaux, et porte le linceuil des Indiens qui les respectaient, au-delà des plaines, avant la sidération sidérurgique.
    Lord Jim dans son royaume dont il n’est pas le propriétaire mais le promeneur éveillé, avant que d’en être le contemplateur émerveillé. J’ai beaucoup lu Jim Harrison mais je n’ai pas tout lu. J’appréhende de lire sa poésie, j’appréhende avec enchantement d’en connaître les neiges et les poules d’eau, les truites et les arbrisseaux, le chant de tous les oiseaux, toutes ces traces de la nature qui sont restées profondément indiennes par delà les chicanes, par-delà les mises au tombeau, Indiens qui, par milliers, ont raclé le sol de leurs corps moribonds jusqu’à ce que la terre devienne bleue (oh ce carré d’un cimetière à l’américaine où sont enterrés des Indiens, qui fait pleurer, et ces ossuaires de bisons dressés comme une montagne de la honte), qu’elle donne, asilaire, des ailes à leurs croyances en une nature nourricière. Armons-nous du courage, certes, et du silence des aigles, pour une nouvelle aube que nous cède, au gré du vent de ses histoires, de ses pleurs, des souvenirs familiers et grandioses, le grand petit homme (Jim Harrison). Que sa poésie enfle les mots du dehors, qu’elle laisse parler les herbes, que le murmure du ciel fléchisse sur l’eau et, que tout ce qui résiste et bouge, renaisse et se tende, dans le miroir de l’oeil malicieux et tendre de Jim Harrison.

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