Temps de lecture : 4 minutes

Il est tard, ou tôt. J’ai chaud. Je ne dors plus. Insomnie. Je décide de prier. Au milieu de la nuit, faute d’avoir autre chose à faire, je prie. Sixième jour de méditation de notre « Semaine de prière pour aimer davantage la pauvreté ». « Pauvreté », le mot ne revient pas qu’une seule fois dans les évangiles et dans la spiritualité jésuite. Que signifie-t-il pour moi ? Cette semaine, répondant à une proposition communautaire, comme beaucoup de mes compagnons, je laisse mon temps quotidien d’oraison être habité par la méditation de la pauvreté dans ma vie. « Que toutes mes intentions, actions et opérations soient purement ordonnées au service et à la louange de sa divine majesté. »

« Visite avec l’imagination l’un de ces lieux que tu connais et que fréquentent pauvres et marginaux. Regarde les routes, l’état des maisons… » Je vois, ou plutôt j’essaie de voir par les yeux fatigués de mon imagination, le sous-sol bar-cuisine de l’immeuble de la rue Fylis, à Athènes, Grèce, il y a quatre ans, où nous prenions le tchaï avec les Afghans des rues. Les murs sont d’un vert-pomme presque fluorescent. Et puisque j’ai décidé de prier, qui plus est sur la pauvreté, autant commencer par demander quelque chose : « Seigneur, aide-moi à me rendre proche des pauvres et des exclus, à travailler avec eux et à tirer des enseignements afin de Te découvrir au milieu des réalités de notre monde blessé. »

Engloutie, l’oraison s’abîme. Un instant, le papier que j’ai sur mes genoux où sont écrits des points pour me guider dans la prière, un instant, le papier glisse entre deux eaux.  Me voici échoué au troisième sans que j’ai le moindre souvenir des deux précédents : « Qui sont les plus pauvres dans le contexte actuel ? Quels sont leurs cris, leurs besoins, leurs angoisses ? Comment voudrais-je voir la Compagnie de Jésus répondre à ces cris ? » Vague mouvement pour me tirer de là, m’enfuir, revenir aux deux points précédents. Coup d’œil à ma montre : il reste largement du temps. Vais-je me laisser interroger ? Qu’est-ce que j’en sais moi de qui sont les pauvres ? Sixième jour de prière sur la pauvreté : qu’est-ce que j’en sais, moi ? 

Bien sûr, il y a la facilité. Vite, me débarrasser des encombrants : répondre que « les plus pauvres » sont exactement à l’image de ceux que j’ai le mieux connus : des migrants. Ils ont tout perdu, pour peu qu’ils l’aient déjà eu : logement, condition sociale, proches… Et puis, passer à autre chose. Pourtant, je reste insatisfait ; tout est venu trop vite. Il y a tout de même les paroles royales de B.  en fuite depuis le Cameroun et l’humour lumineux d’A. , échappé d’Afghanistan. Ceux-là vraiment sont riches. Peut-être sont-ils « les plus pauvres » en termes de ressources financières, mais ceux-là, vraiment sont riches. Faut-il m’en tenir là ? 

Mais les misérables, qui sont-ils  ? D’où ça vient ça ? À qui est-elle cette voix ? Ce ne sont pas les points du papier qui veulent ça. Il est écrit « plus pauvres », il n’est pas écrit « misérables ». Mais les misérables, qui sont-ils ? Ce n’est pas du tout ce qui est écrit, ce n’est pas là qu’on me guide : pourquoi la question ne part pas ? Mais les misérables, qui sont-ils ? Scrupule que tout cela ! Et qu’est-ce que j’en sais, moi ? Dieu se joue de moi ! Sixième jour de prière sur la pauvreté ! Sans compter que ce n’est pas la première fois : j’en ai même prononcé un vœu. Qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Subitement, le visage d’une collégienne de quatrième. Beaucoup de questions pour elle-même, sur ses proches, à propos d’elle-même, sur sa propre identité même. Beaucoup trop de questions et des questions beaucoup trop grandes, trop vastes, trop insondables. Comment discerner là-dessus quand on est en quatrième ? On n’en a pas les moyens. Ou plutôt, on n’en a pas les ressources : on n’a pas les ressources de toucher le fond marin quand on ne sait pas battre des jambes ou prendre sa respiration. On n’a ni les ressources physiques et spirituelles, ni les ressources relationnelles, temporelles, ni rien. Alors on est même dépossédé de soi-même. On émigre loin de soi-même. On ne s’appartient plus. On a tout, tout perdu, pour peu qu’on l’ait déjà eu : logement, condition sociale, proches…

Tu as bien tout vu, bien tout regardé, tu es satisfait maintenant ? J’en suis là. Des bribes s’invitent : quelles conséquences sociologiques, spirituelles, politiques ? On peut être entièrement libre de tout voir grâce aux réseaux sociaux, aux médias, on peut être entièrement libre de tout faire grâce à l’État de droit, et ce sont de bonnes choses que cela. Mais si l’on n’a pas les capacités de juger, de discerner, c’est toujours la misère noire.

Mais cette divagation politique qu’est-ce que ça vient faire là ? Oraison ratée, gâchée ! Ou pas ? Pourquoi n’en suis-je pas demeuré aux paroles royales et à l’humour lumineux ? Face à la simplicité, que ne m’en suis-je tenu là ! Et maintenant, me voilà rendu. Et maintenant que je suis là, qu’ai-je envie de dire à mon Dieu ? À quoi suis-je appelé ? Une envie curieuse, un besoin bizarre de remercier et de demander je ne sais même pas trop quoi : « Que le Seigneur envoie des ouvriers à sa vigne pour accompagner tous ceux-là et toutes celles-là. Béni soit-il ! »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.